Image Trouvée / Entretien avec Sabine Massenet

© Matthieu Gauchet
Entretien avec Sabine Massenet à l’occasion de son exposition Image Trouvée produite par Khiasma. Propos recueillis par Olivier Marboeuf
Peux-tu me raconter l’origine de ce projet, les premiers pas de cette idée de « Image trouvée », récit dont tu as fait une performance il y a un an d’ailleurs.
Lors d’un projet collectif autour des Îles du Frioul à Marseille, initié par Christophe Galatry, j’avais réalisé une vidéo composée d’images du Frioul avec des surimpressions d’images de films vus pendant mon enfance  En re-visionnant, Vingt mille lieues sous les mers, je découvrais une séquence oubliée où Kirk Douglas jette des bouteilles à la mer. J’ai eu immédiatement l’envie de faire de même. Au lieu de jeter des bouteilles de verre avec un message, j’ai fait plastifier des photos d’une bouteille cachetée accompagnée d’un texte : « Si vous trouvez cette image veuillez écrire à l’adresse mail suivante ou téléphoner à… » J’étais persuadée que rien ne se passerait, que ce geste totalement gratuit ne mènerait à rien… Et le réel m’a rattrapée de manière surprenante. Mais ce serait une histoire trop longue à raconter ici.

Pensais-tu au départ que les choses allaient prendre cette tournure et le projet cette dimension?
Concernant les images placées dans les livres, je n’avais plus la même naïveté que pour l’expérience marseillaise. Je savais que des personnes me contacteraient. Le mystère restait entier quant au nombre, et les raisons qui les pousseraient à m’écrire. Je n’avais, à priori, pas l’envie d’en faire une vidéo, de lui donner telle ou telle forme. Je tâtonnais, j’attendais de voir…  Et, à dire vrai, je ne pensais pas que les choses prendraient une telle ampleur.
Comment as-tu travaillé avec les lecteurs, y-avait-il un protocole fixe de questions et des situations déterminées.
J’ai tout fait au jour le jour, en tâtonnant. Je sentais qu’il s’en fallait de peu pour que tout m’échappe, que les  relations établies par mails étaient très fragiles. Je ne pouvais faire aucun choix au départ, qui risquait de mettre en péril une possibilité de rencontre. Dans un premier temps j’ai répondu à mes correspondants que j’étais artiste et que je souhaitais entrer en contact avec des lecteurs du 93. Puis je leur ai proposé un premier rendez-vous, en leur demandant s’ils acceptaient de répondre à mes questions sur leur pratique de la lecture (j’avais une liste de questions, toujours la même). Je sentais qu’il était impossible de leur demander de but en blanc d’être filmés; qu’avant tout, nous devions nous parler, nous voir. Et je n’étais d’ailleurs pas sûre de vouloir les filmer. Après avoir rencontré une quarantaine de personnes, et avoir retranscrit nos entretiens, j’ai compris que je pouvais passer à l’image. Et nous avons pris un deuxième rendez-vous pour que je les filme, dans un lieu de leur choix, dans la ville où ils vivaient. Je suis ensuite retournée seule ou accompagnée d’Hassen Ferhani, filmer ces lieux sans qu’ils ne soient là. J’avais déjà fait des choix pour la prise de vue, travailler toujours avec un pied, faire des plans longs. J’avais aussi décidé que l’on entendrait en off, des fragments des récits des lecteurs. Pour être audibles, l’image devait avoir une certaine stabilité.
Tu rencontrais des inconnus, quels ont été les surprises, les ratés et les découvertes ?
Chaque rencontre a été une double découverte : une personne et un lieu. Je n’avais jamais mis les pieds à Noisy-le-Grand, je n’étais jamais allée dans les quartier des murs à pêches à Montreuil, et je me suis vite rendue compte que le site, le paysage, entrait en résonnance avec la vie parfois très singulière des personnes rencontrées. Plus que de porter leur visage, d’en constituer une toile de fond, le paysage devenait aussi corps et récit. Des ratés, il y en a eu. Surtout des rendez-vous manqués, ou des personnes qui m’ont répondues, que j’ai interrogées, et qui n’ont jamais voulu être filmées. Et je ne sais toujours pas pourquoi ! Je pense à Félix, un jeune homme de 17 ans qui m’avait raconté son voyage à Charleville Mézières en hommage à Rimbaud, fait en cachette de ses parents. À Carla, à Rosa Elena, Martial, Estelle… À beaucoup d’autres. À Esther aussi, qui a acceptée de répondre par mail, qui m’a beaucoup écrit, mais qui n’a jamais voulu me rencontrer. Et j’ai découvert tardivement qu’il ne s’agissait pas d’une femme, mais d’un jeune homme étudiant en architecture.
Mais ce qui m’a surtout frappée, c’est le nombre de grands lecteurs dont les parents sont analphabètes, ou qui ont vécu sans livres pendant toute leur enfance. Et pour lesquels le livre est un élément vital.  Plusieurs d’entre eux m’ont dit : « Je ne pourrai pas envisager ma vie sans livres ».
Dans la performance que tu jouais il y a un an à Khiasma, on découvrait combien tu puisais ton inspiration dans ta culture cinématographique, une forme de seconde mémoire, fictionnelle. Même quand il s’agit de parler de livre, de lecture, tu convoques Hitchcock ou la fameuse scène de Kirk Douglas qui jette des bouteilles à la mer dans « vingt mille lieues sous les mers » comme des images-clefs qui composeraient la matrice du projet.
Je suis folle de cinéma, et pour moi, rentrer dans une salle obscure reste encore un moment neuf et unique. J’aime que l’on me raconte des histoires. Qu’on me les raconte avec des images.  Je fais de la vidéo dite «d’artiste», mais j’ai toujours eu une fascination pour la fiction, cette incroyable magie du récit construit par l’image. C’est pour moi une source d’inspiration, de même que la littérature. Le livre est aussi un espace dans lequel on rentre, dans lequel on se plonge. On est coupé du monde de la même manière que dans une salle obscure. Et de toutes ces expériences qui s’inscrivent dans la durée, ne me restent que quelques images fortes, des plans particuliers qui suffisent à déclencher une envie de construire un projet.
Même s’il ne s’agit pas toujours de littérature, le texte est très présent dans ton travail sous forme parlée. Tes vidéos sont autant des opérations sur les images que sur le langage comme le souligne ton exposition actuelle avec Valérie Mrejen*
Tous ceux que j’ai pu filmer, sont présents à l’image pour raconter une histoire, ou plus précisément, en ce qui concerne mes projets précédents, se réapproprier, reconstruire ou déconstruire une histoire. Quand je recycle et remixe des images télévisuelles ou cinématographiques, je découpe le récit et m’amuse à trier, ordonner des séquences, qui, mises bout à bout, créent une forme d’accumulation qui confine à l’absurde. Le récit devient bégaiement, phrase répétée à l’infini, comme sur un disque rayé.
Je trouve cependant qu’il y a toujours eu dans tes films une forme de débordement fictionnel même dans les dispositifs les plus simples de parole. Ce qui me fait dire qu’Image Trouvée est peut-être ta première œuvre plus directement documentaire.
Oui, dans le sens où c’est la première fois que je sors avec ma caméra et que je filme le réel. Et que j’ai pris un réel plaisir à filmer la ville. Je ne sais pas d’ailleurs si on peut parler réellement de filmer… Je posais la caméra et je la laissais tourner. Je n’ai jamais couru après l’évènement, le sensationnel. Après les quelques réglages nécessaires, je ne regardais plus mon écran de contrôle, j’étais là et la caméra faisait son boulot en toute indépendance. Ce qui m’a valu quelques surprises au derushage.
Ta conférence-performance est aujourd’hui un objet autonome mais j’ai l’impression que tu tentes avec cette nouvelle exposition et l’agencement de plusieurs dispositifs de résoudre une problématique identique : raconter une histoire à entrées multiples sans passer par la forme du récit linéaire.
C’est exact. Avec d’ailleurs le sentiment de laisser dans l’ombre et le silence, beaucoup de récits importants. Dans cette expérience « image trouvée », il y a eu plusieurs temps, les mails que j’ai reçu qui à eux seuls constituent des petites histoires, ou plutôt le début de l’histoire. La vidéo qui présente des fragments de récits de mes correspondants que des comédiens se sont réappropriés. Elles deviennent  ainsi des fictions, qui se frottent au réel de l’image. Les objets, images, papiers, cartes postales… trouvés par les bibliothécaires dans les livres, qui racontent une ville, par l’accumulation de traces, de micro évènements.
C’est intéressant aussi de voir comment le sujet de cette œuvre se déploie naturellement. En partant de la lecture, on se retrouve à découvrir la diversité d’un territoire, mais aussi des portraits en creux.
La lecture est  ici intimement liée au territoire. En faisant des portraits de lecteurs sur leurs lieux de vie, j’ai tenté de mettre en correspondance, un lieu, une personne, un récit. Et comme je le disais plus haut le lieu devient aussi visage, le récit paysage, le lecteur personnage de fiction.
Le film tord un peu le cou, au passage, à une vision un peu stéréotypée de la Seine-Saint-Denis avec un travail d’image très paysager et parfois bucolique même, mais aussi avec une pratique de la lecture dont l’intensité est inattendue.
La lecture est pour tous ceux que j’ai rencontrés, une pause, un temps particulier dans leur vie. Beaucoup d’entre eux, associent la lecture à la nature. Même s’ils ne se rendent pas forcément dans un parc pour lire, les espaces verts représentent l’idéal du lieu de lecture. Voilà pourquoi beaucoup m’ont demandé à être filmés dans ces espaces là (parc de la Bergère de Bobigny, jardins des murs à pêches à Montreuil, jardin des poètes de Noisy, parc De Cesari à Rosny etc…) La ville et le béton,  sont toujours là, mais mis à distance… La vie du 93, ne se résume pas aux problèmes des jeunes, de la drogue, des cités. Ce sont des réalités fortes, que les politiques et les médias exploitent avec beaucoup d’habileté, au même titre que l’identité nationale.
Pourquoi avoir choisi de composer ta vidéo sous la forme d’un dispositif à deux écrans.
J’aime quand j’ouvre un livre, regarder les deux blocs de textes qui se font face. Le texte est avant son décryptage une très belle image en noir et blanc, bi partite.  Je suis partie de cette idée pour composer mon double écran. Chaque bloc ensuite peut être « lu » indépendamment, celui de droite peut faire suite à celui de gauche, ou le répéter, ou le contredire, ou le souligner et vice-versa. Ce double écran est aussi la métaphore de la rencontre de deux personnes inconnues, d’un lieu et d’un visage, d’un espace et d’un récit
Généralement tu produis des œuvres plutôt ramassées. Comment as-tu appréhendé la longueur particulière de celle-ci ?
Avec je dois le reconnaître, beaucoup de difficultés! Je me suis retrouvée avec une masse d’images que je n’ai pas l’habitude de gérer. C’est une expérience neuve pour moi… Et je pense que ce travail nécessitera encore du montage après cette exposition. Mais je n’ai pas réalisé un film à proprement parler. Il s’agit d’une suite de portrait, dont l’ordre est certainement à redistribuer. Comme dans une galerie de portraits, où l’on peut modifier la place des tableaux autant qu’on le souhaite.
Comment finit-on ce genre de projet qui, par définition, peut durer encore longtemps avant que toutes les cartes ne soient découvertes ?
Je reçois encore des mails de personnes qui ont trouvé une image… Mais mes correspondants sont malins. Ils sont allés sur internet pour voir s’ils trouvaient quelque chose à partir des mots «image trouvée». Et le projet est expliqué en long et en large sur le site de Khiasma. Ils sont au courant de tout! Je leur réponds de venir voir l’exposition. Et je continuerai à répondre aux suivants… La rencontre ne pouvait se faire que dans l’ignorance, pour moi comme pour eux, du devenir du projet. Je ne pense donc pas poursuivre avec les derniers venus un travail de portrait. Mais je suis heureuse que les cartes continuent à exister, ne serait-ce que pour créer un moment d’interrogation, de surprise, de peur, de bonheur comme me l’ont dit certains.
* « Je comprends moi aussi le langage des oiseaux » Exposition de Sabine Massenet et Valérie Mréjen
Du 8 février au 14 mai 2011 à la Galerie Villa des Tourelles 9, rue des Anciennes Mairies à Nanterre
www.nanterre.fr
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Sabine Massenet est née en 1958, elle vit et travaille à Paris.
pour en savoir plus : www.sabinemassenet.fr
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